Lapidaire

texte de Jean-Louis Rambour
Images d’André Brieudes

Editions Corps Puce.
Centre d’action poétique de la Somme.
Collection Poévie 1992.

 

Au départ, un besoin de pierres pour qui vit dans un pays où elles manquent tant. Mégalithes, pierres dressées, triangles des monts, il a fallu pour déplorer ce qui fait défaut, le ton qui touche au sacré. Au lecteur/spectateur de penser à son lieu d'élection, d'imaginer sa cartographie, d'accéder à des paysages étranges pour tenter de déboucher sur des images, enfouies en chacun de nous, des plus grands sanctuaires de la planète. Pierres dressées, percées, parlantes, pierres de pluie, d'amour, de foudre, lesquelles choisir pour une relation entre le ciel et la terre, pour être le premier alchimiste qui découvre l'aire magique ? Quels mots auraient la préciosité de ces pierres ?

Choisis, ils ont transmis des images. Ce sont surtout Tombelaine , une vie, la mer cirée. Tombelaine pour sa sonorité. Une vie pour l'idée de parcours. La mer cirée, pour un bas relief d'église où la mer y est soigneusement encaustiquée. Images et imageries mais surtout une manière rigoureuse, rectiligne, triangulaire pour aspirer vers ces lieux verticaux qui ici ne nous sont que promis.

Lapidaire est le livre de notre exil intérieur.

Jean-Louis Rambour, André Brieudes.

 

 

Compositions pour Lapidaire

André Brieudes

 
Composition pour Lapidaire 1 Peinture à l'huile et collage sur toile – 100 x 81 cm

Composition pour Lapidaire 1

Peinture à l'huile et collage sur toile – 100 x 81 cm

L'infini posera un jour sa patte d'oie Collage et peinture acrylique – 32 x 24 cm

L'infini posera un jour sa patte d'oie

Collage et peinture acrylique – 32 x 24 cm

Une sphère constante fait la roue Collage et peinture acrylique – 32 x 24 cm

Une sphère constante fait la roue

Collage et peinture acrylique – 32 x 24 cm

Sur la mer cirée Peinture à l'huile et collage sur toile – 81 x 100 cm

Sur la mer cirée

Peinture à l'huile et collage sur toile – 81 x 100 cm

Il faut trois monts, il faut trois pierres Collage, acrylique et encre de chine – 32 x 24 cm

Il faut trois monts, il faut trois pierres

Collage, acrylique et encre de chine – 32 x 24 cm

La pierre griffée Collage et peinture acrylique – 32 x 24 cm

La pierre griffée

Collage et peinture acrylique – 32 x 24 cm

Une vie, une vie, une vie Peinture à l'huile et collage sur toile – 80 x 80 cm

Une vie, une vie, une vie

Peinture à l'huile et collage sur toile – 80 x 80 cm

Les sauts prodigieux des esprits Collage, peinture acrylique et encre de chine – 32 x 24 cm

Les sauts prodigieux des esprits

Collage, peinture acrylique et encre de chine – 32 x 24 cm

Composition pour Lapidaire 3 Peinture à huile, assemblage et collage sur toile – 80 x 80 cm

Composition pour Lapidaire 3

Peinture à huile, assemblage et collage sur toile – 80 x 80 cm

À temps placé sous un oiseau Collage et peinture acrylique – 32 x 24 cm

À temps placé sous un oiseau

Collage et peinture acrylique – 32 x 24 cm

Composition pour Lapidaire 2 Peinture à l'huile et collage sur toile – 80 x 80 cm

Composition pour Lapidaire 2

Peinture à l'huile et collage sur toile – 80 x 80 cm

Grande capucine voyageuse Collage, acrylique, encre de chine – 32 x 24 cm

Grande capucine voyageuse

Collage, acrylique, encre de chine – 32 x 24 cm

LAPIDAIRE

Jean-Louis Rambour

 

Il faut trois monts.
Il faut trois pierres.
Puis une encore vierge de tout
pour s'appeler
tombelaine
(tombelaine, tombelaine).
L'infini posera ici un jour
sa patte d'oie.

Il faut : dominer.
Plus loin que l'humidité et l'encaustique,
dominer
les imparfaits
les amabilités qui vont en courbe.
Assez,
afin d'avoir la mesure des
sauts prodigieux des esprits.

Deviner :
l'autre continent
(les publicités sur les murs, elles,
n'existent pas vraiment).
Deviner le plus nu des écarts
quand des grimaces sont là
précisément en
araignées heureuses.
Jouer au marin mort.

Le grand large,
les mondes ailleurs
partent évidemment
de ces doigts agrippés sur des vagues
en fleurs de bois,
la varappe
de l'homme perdu,
certain d'être d'être laissé à
tout un faux soleil,
en pente douce et crevée.

La varappe
de l'homme perdu.
Bruit d'une lourde porte de chêne
sur  la mer cirée,
les sables mouvants
dressés par six aux fenêtres.
La terre, elle, n'est
qu'une écume sans mérite,
négligée.

Et près de ce besoin de pierres,
sont
les jambes, les bras,
le torse des combats,
Les pierres : trois pierres.
Puis tombelaine, puis le lapis-tum
et des rappels qui ne s'enlisent,
s'enlisent jamais.

Même ici par rapport au monde ,
on entend mouches et abeilles.
Ne pas aller au pied des murs affaibli,
sans aucune jeunesse,
assiégé de branches de sureau.
Il faut trois pierres
au monde
comme au fond du puits.

Tout commence
sur la pierre griffée,
le mont
où est le bruit du vent.
Et avant de s'y rendre,
Il faut veiller sur les draps
Et dresser jusqu'à la douleur sa verge
Aux lavandières de nuit.

Le mieux est le bois noir
où les poupées se fendillent
d'elles-mêmes,
les statues ont faim,
les corbeaux
appétit de morale.
Mont du vent
qui s'est à peine enfoncé
quand les esprits s'y sont appuyés
pour prendre leur élan.
Une sphère constante
fait la roue.

A peine,
à peine pénétré les bas-champs,
à peine
participé au méloir des ondes.
Et ce désordre
Des dessins de givre,
les variétés des souffles
qui trébuchent, tous les verbes
issus de rien
et du bitume froid.

Le mont du vent
est le premier sommet
du triangle.
ligoté aux rames,
aux moutons prudents
aux chardons encore,
signaux tordus
Premier sommet
comme le bec
est d'un oiseau.

Premier sommet.
Quant aux autres,
voici l'histoire, avec le bruit
des bottes
sur la plage très mouillée.
Le mont merveille
est né juste à temps pour
accueillir le diable
qui venait de rendre l'air.
A temps placé sous un oiseau.

Et de lui commença
à se dessiner, point par point,
moulin par moulin,
la direction du troisième sommet
à venir.
Le triangle, avouons-le, 
est la forme terrestre du soleil :
l'infortune, les trois coups
de couteau : une vie, une vie,
une vie.

Regarder la mer
et les deux cônes de lmière,
tête-bêche,
en sablier. Le triangle :
la forme terrestre du soleil.
Et au long de la côte ;
il faut tenir le cheval fatigué.

« O ma côte en sanglots !
Pas loin de Saint Malo
Un bourg fumeux vivote
Qui tient sous son clocher
Où grince un coq perché 
L'ex-voto d'un pilote… »
et le lapis-tum d'un saint breton.
Quant aux pailles tièdes…

De quoi faire une ancre.
Tombelaine en est une aussi,
pour que ne dérive plus la merveille.
L'ancre d'un navire
qui ne s'échouera que bien des siècles après,
le troisième sommet du triangle,
survenu tard,
afin que commence seulement la cérémonie.

Et avec lui, sa tombe aussi,
sa propre tombe ouverte
et ce qu'outre-tombe,
nous calmons entre les mains.
Les voitures sont bien un peu là, parquées.
La fumée, les chromes, un peu.
Un peu.

Lui, le grand mont du large,
sous depuis tant d'années le même drap de mouettes
secoué, d'où l'on voit par mauvais temps
les forêts bleues du Canada.
La troisième pierre
à la hauteur des épaules.

O le grand mont du large,
avec sa petite grille dérisoire
de cage à chien.
Saurons-nous, sans tangage, 
être une nuit capitaines ?
la tête entre les mains, 
c'est tout, des volées de mains.

Il faut trois monts.
Mont du vent,
Mont merveille et grand mont du large.
Bille d'un flipper
on s'y déplace parlant vite,
plus vite encore
pour qu'aucun bec d'oiseau
n'ait le temps de voler un mot,
un sens.
Soleil, toi-même, je te vois,
Et tes pétales.
Il y a ici des fronts, des griefs, des songes
et pour tout dire des échos.

Il faut trois monts.
Il faut trois pierres
Une, deux, trois et
(passé tout neuf)
Etre au-delà des hommes
Et leur cœur à deux temps.

Bien au-delà des hommes.
Sous la casquette, une étoile de mer.
Et cette pluie de chaises
lâchées des nuages,
leur fumée !
Sous la casquette, l'autre moitié
du monde
pense d'un gris
qui mouille les routes.

Notre ombre alors
sera notre meilleur rôle,
puérile, gonflée de crabes jaunes ;
Tout s'enfuit
(à vanvole pour dire juste).
Vers le triangle
une belle flèche
commencera alors son chemin.

Mauve, le mauve du corps
et l'éventail pour qui connaît
le vent
le vœu prisonnier un peu encore
d'un globe qui bientôt va s'élever
en enveloppe de Montgolfière.
Mauve et briques
mal rêvées.

Et sur les monts,
il fait désormais un soir tombé
que n'importe quel pas
de danse ne peut
changer en visage.
On aura beau se vêtir
de la nappe d'un repas récent,
envelopper son front
d'une armoise blanc de lait :
le triangle des trois monts pensera,
pensera en grande capucine voyageuse.

C'est la vieille clameur des carène
qui gagne les cheminées
et les bouilloires sur les braises,
et leur bec de métal
et leurs papillons de vapeur.
Ce sont décidément
les pas des chevaux qui écrivent et
les vagabonds qui le mieux évoquent
les comètes, les ténèbres, les vivants
et les bourreaux.

Ce qu'il faut en nombre :
trois pierres
pour souvent sortir des marais impatients
et en fin
décrocher ce jeune ciel
pendu aux arbres ;

L'infini posera un jour sa patte d'oie.
Il faut trois monts,
il faut trois pierres.
Tombelaine, tombelaine.
Une encore
Pour s'appeler tombelaine.

 

Les six vers entre guillemets sont empruntés à Jules Laforgue.


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